Partir de Wyszogród à 23 h 10, c'est quitter une ville qui en a vu passer, des siècles debout au bord de la Vistule, terre des ducs de Mazovie et siège d'un vieux castellan, avec son petit musée du fleuve qui garde les souvenirs du néolithique, de la batellerie et du fameux pont de bois le plus long d'Europe, bâti là en 1916. Derrière les roues, la plaine mazovienne s'étire, plate à donner le vertige, coincée entre deux mondes : au sud l'ombre de la Puszcza Kampinoska, cette vieille forêt posée dans l'ancien lit de la Vistule, dunes de sable et tourbières, refuge des insurrections de Kościuszko à 1944, où l'élan et le castor vivent dans un calme de réserve de biosphère UNESCO ; au nord, le fleuve lui-même, large et tranquille, qui file vers Gdańsk comme un miroir noir sous le ciel d'août.
Les kilomètres se déroulent presque sans relief, à peine quelques mètres de dénivelé, juste la respiration des villages mazoviens, des clochers, des champs, tandis que le tracé frôle les lisières du parc national de Kampinos. Vers l'arrivée, le nom le plus lourd de la région : Palmiry. Dans une clairière qui semblait anodine, la Gestapo a exécuté en secret plus de deux mille Polonais — intelligentsia, hommes politiques, Juifs, tout ce qui faisait la tête du pays — entre 1939 et 1943, et un cimetière-musée national y veille aujourd'hui sous les pins.
Rouler de nuit a ceci de bon que les phares réduisent le monde à l'essentiel ; la forêt respire de l'autre côté du guidon et on comprend que les géographies les plus plates cachent parfois les histoires les plus profondes. Une étape sobre au profil, mais chargée — de celles qu'on n'oublie pas, même quand on a surtout pédalé droit devant, dans le noir, entre un fleuve et une forêt qui se souviennent. À la prochaine.
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